Verdun 1914 - 1918 - La Bataille autour de Verdun

Lettres personnelles de Poilus


Karl Fritz, caporal.

Argonne, le 16 Août 1916

Chers parents et chères soeurs,

Le 2, à Saint-Laurent, nous avons entendu le signal de l'alerte. On est venu nous chercher avec des véhicules, et on nous a amenés jusqu'à quelques kilomètres du front de Verdun. [...]

Vous ne pouvez pas avoir idée de ce qu'on a vu là-bas. Nous nous trouvions à la sortie de Fleury, devant le fort de Souville. Nous avons passés trois jours couchés dans des trous d'obus à voir la mort de près, à l'attendre à chaque instant. Et cela, sans la moindre goutte d'eau à boire et dans une horrible puanteur de cadavres. Un obus recouvre les cadavres de terre, un autre les exhume à nouveau. Quand on veut se creuser un abris, on tombe tout de suite sur des morts. Je faisais partie d'un groupe de camarades, et pourtant chacun ne priait que pour soi. Le pire, c'est la relève, les allées et venues. A travers les feux de barrages continus. Puis nous avons traversé le fort de Douaumont, je n'avais encore jamais rien vu de semblable. Là, il n'y avait que des blessés graves, et ça respirait la mort de tous les côtés. En plus, nous étions continuellement sous le feu. Nous avions à peu près quarante hommes morts ou blessés. On nous a dit que c'était somme toute assez peu pour une compagnie. Tout le monde était pâle et avait le visage défait. Je ne vais pas vous en raconter davantage sur notre misère, je pense que ça suffit. Nous étions commandés par un certain adjudant Uffe. On ne l'a pas vu. Mais le Seigneur m'est venu en aide. Là-dessus, nous sommes repartis pour Spincourt où on nous a chargés sur des véhicules à destination de Grandpont, puis nous sommes revenus en deux jours à nos positions devant Chapelle, où nous sommes maintenant un peu mieux installés.

Je vais écrire à Guste. Je vous embrasse de tout coeur et vous recommande à Dieu.

Votre fils et frère reconnaissant.

Karl


 

Gaston Biron

6 septembre 1916

Mercredi soir,

Ma chère mère,

Je t'envoie quelques lignes de tranchées où nous sommes depuis dimanche soir. De la boue jusqu'à la ceinture, bombardement continuel, toutes les tranchées s'effondrent et c'est intenable, nous montons ce soir en 1 ére ligne mais je ne sais pas comment cela va se passer, c'est épouvantable. Nous avons déjà des tués et des blessés et nous avons encore deux jours à y rester. Je donnerais cher pour être loin d'ici. Enfin espérons quand même.

Adieu et une foule de baisers de ton fils qui te chérit.

Gaston


Roger B

Au front

Ce 31 décembre 1916

Cher maître,

Si vous saviez comme on s'ennuie par les jours noirs et les nuits blanches, comme au long des lignes téléphoniques la boue des boyaux colle aux semelles lourdes d'eau, si vous saviez comment est long ce troisième hiver d'interminable bataille, comme on est seul parfois, au milieu même des camarades, quand on redit toutes les paroles de la veille lorsqu'il ne faut pas dormir ou que le sommeil ne vient pas.

Si vous saviez qu'il nous manque des livres et si j'osais vous en demander ; peut-être parmi tous les chefs-d'oeuvre que vous avez écrits, trouveriez-vous, dans un coin, deux ou trois brochures fatiguées et ternies et, paternellement, me les enverriez-vous ?

S'il en est ainsi, pour moi et les amis à qui vous aurez fait oublier le fardeau de quelques heures grises, je vous remercie de tout mon coeur et vous prie d'accepter l'hommage de la lointaine poignée de main.

Roger B


 

Le 13 novembre 1916

Chers parents,

[...] Il y a beaucoup de poilus qui se font encore évacuer aujourd'hui pour pieds gelés. Quand aux miens, ils ne veulent pas geler malheureusement car je voudrais bien une évacuation aussi.

Il n'y fait pas bon ici en arrière : ce sont les avions qui font des ravages terribles et en avant c'est loin de marcher comme les journaux vous annoncent. Ceux-ci sont des bourreurs de crâne pour encourager la guerre d'usure en bonshommes, en tout. Je termine pour aujourd'hui en vous embrassant de grand coeur.

Votre fils dévoué.

Auxence



 

Dimanche 14 février 1915

Cher ami

Quand nous sommes arrivés par ici au mois de novembre, cette plaine était alors magnifique avec ses champs à perte de vue, pleins de betteraves, parsemés de riches fermes et jalonnés de meules de blé. Maintenant c'est la pays de la mort, tous ces champs sont boulversés, piétinés, les fermes sont brûlées ou en ruine et une autre végétation est née : ce sont les monticules surmontées d'une croix ou simplement d'une bouteille renversée dans laquelle on a placé les papiers de celui qui dort là. Que de fois la mort me frôle de son aile quand je galope le long des fossés ou des chemins creux pour éviter leurs "shrapnels" ou le tac-tac de leurs mitrailleuses. La nuit, j'ai couché longtemps dans un tombeau neuf, puis on n'a changé de cantonnement et je suis maintenant dans un trou que j'ai creusé après le talus. J'emporte ma couverture pendue à ma selle, ma marmite de l'autre coté et en route. J'étais l'autre jour dans les tranchées (des Joyeux). Je n'ai jamais rien vu de si horrible. Ils avaient étayé leurs tranchées avec des morts recouverts de terre, mais, avec la pluie, la terre s'éboule et tu vois sortir une main ou un pied, noirs et gonflés. Il y avait même deux grandes bottes qui sortaient dans la tranchée, la pointe en l'air, juste à hauteur, comme des portes manteaux. Et les joyeux y suspendaient leurs musettes, et on rigole de se servir d'un cadavre boche comme porte-manteau. Je ne te raconte que des choses que je vois, autrement je ne le croirais pas moi-même.

Je compte que tu m'enverras des nouvelles de là-bas et je te quitte en t'envoyant une formidable poignée de main.

Taupiac



Samedi 1er août

Mobilisation générale.
Au jour le jour!

Dimanche 2 août

Premier jour de la mobilisation générale. Hier matin j'ai pris la résolution d'agir en Français! Je rendais mes cartons à la Musique, quand. Je me suis retourné machinalement sur la ville, la cathédrale vivait, et elle disait: «Je suis belle de tout mon passé. Je suis la Gloire, je suis la Foi, je suis la France. Mes enfants qui m'ont donné la Vie, je les aime et je les garde. » Et les tours semblaient s'élever vers le ciel, soutenues seulement par un invisible aimant.
Et Meyer me dit: « Vois-tu des boulets dans la cathédrale ? » J'ai été à l'infirmerie, je serai du service armé et si on touche à la France, je me battrai. Toute la soirée, des mères, des femmes sont venues à la grille. Les malheureuses! Beaucoup pleuraient, mais beaucoup étaient fortes.
Maman sera forte, ma petite mère chérie, qui est bien française, elle aussi! J'ai reçu sa lettre ce matin, dimanche. Ici, je te confie un secret, carnet, elle contenait cette lettre, une lettre d'une jeune fille qui aurait peut-être pu remplacer Thérèse un jour. Si je pars et si je meurs, je prie ma petite mère de lui dire combien j'ai été sensible à sa lettre de Villers, combien je l'ai appréciée dans sa droiture, dans son courage, dans sa grâce; combien je la remercie des bonnes paroles que j'ai vraiment senties être d'une amie. Je suis sorti ce matin prendre du linge, poser mon violoncelle chez Barette. J'ai écrit à petite mère. Je ne peux pas écrire à tous, mais je pense pourtant à tous nos amis.

Maurice MARÉCHAL



Le 5 août 1914
Chère Sylvanie
Je suis sur le point de prendre un Pernod chez l'Espagnol à côté du marché couvert avec Berry. Je viens de voir Caliste.
Tout est très calme, on dirait qu'on part pour les manœu­vres. Ce ne sera pas la vérité, mais quand même, nous n'en sommes pas encore là.
Je ne suis pas encore habillé. Nous sommes libres. Je vais finir mon canard ce soir chez le frère de Berry. Nous avons bu le demi-litre gros dans la cour de la caserne à midi.
[...] Tout marche bien, des pancartes voyagent à Agen pour Berlin et la peau de Guillaume sera à vendre un jour. J'ai vu tous mes anciens copains, tout contents d'aller en Alle­magne.
Je reste quelques jours à Agen. Si tu reçois la lettre avant dimanche, tu pourras me faire réponse.

HUGON Léon



Neuf jours après avoir écrit cette lettre, Alphonse X a été tué
par un obus.


Mercredi 5 mai 1915
Chérie,
Voilà le baptême du feu, c'est chose tout à fait agréable, tu peux le croire, mais je préférerais être bien loin d'ici plutôt que de vivre dans un vacarme pareil. C'est un véritable enfer. L'air est sillonné d'obus, on n'en a pas peur pourtant:
nous arrivons dans un petit village, où se fait le ravitaille­ment; là, on trouve dans des casemates enfoncées dans la terre les gros canons de 155 ; il faudrait que tu les entendes cracher, ceux-là; ils sont à cinq kilomètres des lignes, ils tirent à 115 sur l'artillerie boche.
On sort du village à l'abri d'une petite crête, là commencent les boyaux de communication; ce sont de grands fossés de 1 mètre de large et de deux mètres de profondeur; nous faisons trois kilomètres dans ces fossés, après on arrive aux
tranchées qui sont assez confortables. De temps en temps, on entend siffler quelques balles, les Boches nous envoient quelques bombes peu redoutables; nous sommes à deux cents mètres des Boches, ils ne sont pas trop méchants. Je me suis promené à huit cents mètres sur une route, à peine si j'en ai entendu deux siffler; nous avons affaire à des Bavarois qui doivent en avoir assez de la guerre, ça va
changer d'ici quelques jours.
Nous faisons des préparatifs formidables en vue des pro­chaines attaques. Que se passera-t-il alors, je n'en sais rien,
mais ce sera terrible car à tout ce que nous faisons nous prévoyons une chaude affaire. J'al le cœur gros mais j'attends toujours confiant; nous prévoyons le coup prévu avant dimanche. Si tu n'avais pas de mes nouvelles après ce jour, c'est qu'il me sera arrivé quelque chose, d'ailleurs tu en seras avertie par un de mes camarades. Il ne faut pas se le dissimuler, nous sommes en danger et on peut prévoir la catastrophe; sois toujours confiante malgré cela parce que tous n'y restent pas.

Alphonse




Le 27 août 1916
Cher papa,
Dans la lettre que j'ai écrite à maman, je lui disais tout notre bonheur à nous retrouver « nous-mêmes» après s'être vus si peu de chose... à la merci d'un morceau de métal!... Pense donc que se retrouver ainsi à la vie c'est presque de la folie: être des heures sans entendre un sifflement d'obus au-dessus de sa tête... Pouvoir s'étendre tout son long, sur de la paille même... Avoir de l'eau propre à boire après s'être vus, comme des fauves, une dizaine autour d'un trou d'obus à nous disputer un quart d'eau croupie, vaseuse et sale pouvoir manger quelque chose de chaud à sa suffi­sance, quelque chose où il n'y a pas de terre dedans, quand encore nous avions quelque chose à manger...
Pou­voir se débarbouiller, pouvoir se déchausser, pouvoir dire bonjour à ceux qui restent... Comprends-tu, tout ce bon­heur d'un coup, c'est trop. J'ai été une journée complète­ment abruti. Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d'avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit!
Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur de un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure; mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus: des blocs de pierre cassés, émiettés, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie qui laissent supposer qu'il y a eu là une construction, qu'il y a eu des «hommes »... Je croyais avoir tout vu à Neuville. Eh bien non, c'était une illusion. Là-bas, c'était encore de la guerre: on entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des obus, des obus, rien que cela; Fuis des tranchées que l'on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l'air, du sang qui éclabousse... Tu vas croire que j'exagère, non. C'est encore en dessous de la vérité. On se demande comment il se peut que l'on laisse se produire de pareilles choses. Je ne devrais peut-être pas décrire ces
atrocités, mais il faut qu'on sache, on ignore la vérité trop brutale. Et dire qu'il y a vingt siècles que Jésus-Christ prêchait sur la bonté des hommes! Qu'il y a des gens qui implorent la bonté divine! Mais qu'ils se rendent compte de sa puissance et qu'ils la comparent à la puissance d'un 380 boche ou d'un 270 français 1... Pauvres que nous som­mes! P.P.N.
Nous tenons cependant, c'est admirable. Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer que jamais on aura vu une pareille obstination dans le sacrifice inutile: quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils pas souvent.
J'espère aller bientôt vous revoir et on boira encore un beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui t'embrasse bien fort.
René PIGEARD



24 juin 1915
Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles. Le déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en éclatant est effroyable. Quand une d'elles tombe en pleine tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue carrément 15 à 20 types. L'une des nôtres étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches ont été rejetés jusque sur nos deuxièmes lignes.

Michel LANSON




1914
Les canons et les fusils ne marchaient plus, il régnait un silence de mort. Il n'y avait que les blessés qui appelaient: Brancar­diers! Brancardiers! A moi, au secours, d'autres suppliaient qu'on les achève. C'était affreux à voir. [...] le bombardement commençait et il fallait rester là, à attendre les obus, sans pou­voir bouger jusqu'au soir 8 heures où on venait nous relever. Chaque soir il y avait 100 ou 200 blessés sans compter les morts. Un jour, on y passait la journée, l'autre la nuit, avec cela coucher à la belle étoile, nous n'avions rien pour nous couvrir, je me demande comment nous avons résisté. A l'ordinaire on ne tou­chait pas grand-chose, et la viande que tu touchais, on te la donnait à 2 heures du matin, c'était l'heure de partir, il fallait la balancer, on mangeait du pain sec; il y a longtemps que nous n'avions plus de provisions de réserve.

Pierre CHAUSSON



Le 26 juillet 1915
J'ai vu de beaux spectacles! D'abord les tranchées de Boches défoncées par notre artillerie malgré le ciment et les centaines de sacs de terre empilés les uns au-dessus des autres; ça c'est intéressant.
Mais ce qui l'est moins, ce sont les cadavres à moitié enterrés montrant, qui un pied, qui une tête; d'autres, enterrés, sont découverts en creusant les boyaux. Que c'est intéressant la guerre! On peut être fier de la civilisation!

Pierre RULLIER




2 novembre 1914
[Mes hommes] trouvent mille petits moyens ingénieux pour se distraire; actuellement, la fabrication des bagues en aluminium fait fureur: ils les taillent dans des fusées d'obus, les Boches fournissant ainsi la matière première " à l'œil " Certains sont devenus très habiles et je porte moi-même une jolie bague par­faitement ciselée et gravée par un légionnaire.
Marcel PLANQUETIE




Juillet 1915
L'attaque du 9 a coûté (c'est le chiffre donné par les officiers) quatre-vingt-cinq mille hommes et un milliard cinq cents mil­lions de francs en munitions. Et à ce prix, on a gagné quatre kilomètres pour retrouver devant soi d'autres tranchées et d'autres redoutes.
Si nous voulons prolonger la guerre, il faudra renoncer à ces offensives partielles et coûteuses, et reprendre l'immobilité de cet hiver. Je crois que dans l'état de fatigue où sont les deux infanteries, c'est celle qui attaquera la première qui sera la pre­mière par 'terre.
En effet, partout on se heurte aux machines. Ce n'est pas homme contre homme qu'on lutte, c'est homme contre machine. Un tir de barrage aux gaz asphyxiants et douze mitrailleuses, en voilà assez pour anéantir le régiment qui attaque. C'est comme cela qu'avec des effectifs réduits les Boches nous tiennent, somme toute, en échec. Car enfin nous n'obtenons pas le résultat désiré, qui est de percer. On enlève une, deux, trois tranchées, et on en trouve autant derrière.

Michel LANSON




D'origine auvergnate Marin Guillaumont était instituteur avant La guerre. IL y fut blessé et gazé et mourut huit ans après la guerre en 1926. Sa femme Marguerite venait de donner naissance à leur fille Lucie Lordqu'il lui écrivit cette lettre.

14 décembre 1914 8 heures du soir
Ma bien chérie
J'ai reçu ton télégramme. Que je suis content et inquiet!
Comment vas-tu, chérie, comment va notre fillette?
As-tu bien souffert ?
As-tu pu avoir un médecin?
Avais-tu trouvé une nourrice? Le télégramme est bien bref...
Que j'attends des détails   
Je crains tant de choses. L'état d'esprit dans lequel tu vis depuis quatre mois et demi a pu avoir une influence malheureuse. Le souci peut lui nuire. Reste courageuse, ma chérie. Pense à notre fillette.
Comment l'appelles-tu?
Fais-moi vite savoir son nom. Qu'il me tarde de la voir, que je suis impatient de revenir. Mais mon retour est encore bien loin, plusieurs mois certaine­ment...
Cause-moi longuement d'elle dès que tu pourras le faire. Dis-moi tout. J'espère la voir. Je veux la voir. Que je regrette gu'elle ne soit pas née un an plus tôt! Fais-moi envoyer beaucoup de papier à lettres pour que je puisse t'écrire longuement.
Toutes les fois que la chose ne sera pas possible, embrasse-la pour moi. Je ne dormirai sans doute pas de cette nuit. Mais sois tranquille, je ne serai pas malheureux, pourtant je suis inquiet: s'il y avait des complications, il ne t'est pas commode d'avoir un médecin et il n'y a guère de pharmaciens.

Ce soir j'ai reçu deux lettres de toi, une carte, une lettre d'Yvonne et une carte de Jean. J'ai tout brouillé et ne m'y reconnais plus. Il me sera une distraction de les relire demain; elles me sembleront encore fraîches.
Dis-moi que notre enfant vivra, il me tarde de savoir.
C'est si frêle, ces pauvres petits. Il faut si peu. J'espère.
De quelle couleur sont ses yeux?
Comment sont ses menottes?
Sera-t-elle jolie?
Que je voudrais qu'elle te ressemble. Hélas, je ne pourrai pas la voir toute petite. Je l'aime, vois-tu, je l'aime autant gue je t'aime. Dis-moi, fais-moi dire beaucoup de choses d'elle.
Pleure-t-elle beaucoup?
Toi, tu souffres, chérie?
As-tu pu rédiger le télégramme toi-même; non, sans doute on l'a signé de toi pour me rassurer.
Mais pourquoi cela irait-il?
N'avons-nous pas assez d'épreuves sans cela?
Tout va bien, n'est-ce pas?
Tu me donneras de bonnes nouvelles. Dès que tu pourras m'écrire, tu le feras longuement.
Où serai-je alors? quelquepart sur le front; il y a loin de la Suisse à la mer du Nord. Chacun n'est qu'un atome. Mais si tout va bien je vivrai, j'ai confiance. Je garde tou­jours mon sang-froid; nous serons bien heureux, va, plus tard; dans quelques mois, nous en achetons bien le droit. Je n'ai pas vu notre enfant, je veux le voir et j'ai l'intime conviction que je le verrai. Il le faut bien, n'est-ce pas?
Garde mes lettres, si je ne revenais pas, elle pourra les lire plus tard, elle saura que son papa l'a bien aimée.
Fais que notre enfant soit digne de toi et de ses grands­ parents: elle n'aura pas à rougir de son nom, dis-lui bien que si j'ai pu tirer dans ces affreux moments c'était par nécessité mais que je n'ai jamais sacrifié une vie inutilement, que je réprouve ces meurtres collectifs, que je les considère comme pires que des assassinats, que je n'ai haï que ceux qui les ont voulus.
Enseigne-lui à être bonne et simple. Au fur et à mesure qu'elle grandira et pourra te comprendre, instruis-la en tout, ne crains pas de lui parler des laideurs de la vie, qu'elle ne soit pas désarmée et qu'elle ne fasse souffrir personne. Ne tolère jamais chez elle la médisance. Je voudrais qu'elle puisse faire de la musique et des langues étrangères, sans cela on n'est que des êtres incomplets. Mais pourquoi te dire tout cela, tu le sais aussi bien que moi et puis nous serons bien là tous les deux. En attendant mon retour, aime-la beaucoup, doublement pour toi et pour moi et fais­ moi vite savoir son nom. J'aimerais bien une Lucienne, Yvonne, Marguerite, Marcelle, Germaine...
Que sais-je, ou bien donne-lui un prénom anglais, il y en a de gentils.
Mais c'est déjà fait, je l'aime sous n'importe quel nom. Il me tarde de le savoir, c'est tout.
Que je voudrais être près de toi pour te soigner moi-même, pour la dorloter et dire qu'après mon retour il me faudra encore vivre loin d'elle, mais l'espoir de la conserver sera plus ferme. Je suis fou. Je m'arrête d'écrire pour dire que j'ai une fIlle. « J'ai une fille. » Que c'est bon à dire: je la
vois déjà grandelette, il me semble la voir lorsqu'elle revien­dra de classe avec toi.
Vois-tu, si je ne reviens pas, j'aurai vécu toute sa vie. Il me semble déjà la suivre dans la vie. Mais lorsque cette lettre t'arrivera, que sera-t-elle?
Si tu étais à Paris je me ferais porter pour la voir.
S'il était possible d'en avoir une photo...
Que je voudrais la voir toute, toute petite! Si tout va bien, tu dois être bienheureuse: donne-toi tout entière à elle;
c'est à elle que tu te dois désormais, si je te manquais, tu n'aurais plus qu'elle pour adoucir ta vie: une mère et sa
fIlle lorsqu'elles s'aiment ne doivent et ne peuvent jamais être malheureuses.    ,
Vous causerez de moi, mais je serai avec vous. Elle a bien besoin d'un petit frère pour la taquiner un .Reu. Je suis content que ce soit une fillette. Il est plus difficile de lui faire une situation; mais au moins elle n'est pas appelée à voir les horreurs qu'un homme peut voir. Je doute que les
nations soient assez sages pour aller après cette guerre, résolument au désarmement et à une paix durable. La pau­
vre enfant est née en des heures bien tragiques.
N'es-tu pas née à peu près à cette époque de l'année?
Quel jour est-elle née, ton télégramme ne le dit pas.
Que l'on m'écrive longuement, J'attends vois-tu.....
Va, si je reviens, tu ne manqueras de rien, toi et notre enfant. Devrais-je pour cela me priver de tout et me faire terrassier en dehors des heures de classe. Si la fatalité vou­lait que je meure sans te revoir, sans la voir, sois ferme: toutes les forces ont un fruit.
Tu n'y as jamais songé n'est-ce pas, mais lorsque je pense à tout ce que j'aurais pu faire pour toi et que je n'ai pas fait!
Ne parlons plus de cela, tu me tirerais la langue coquine... Tu as toujours la robe que tu as brodée l'hiver dernier: il te faudra la mettre l'été prochain.

Je te causerai encore longuement demain. Tu ne liras pas toute ma lettre à la fois, cela te fatiguerait. Jet' écris allongé dans du foin, à la lumière d'une bougie. Je l'ai dit à Ferry, je l'ai dit au lieutenant. Joffre passerait je crois que je l'arrêterais pour le lui dire, mais il est loin quelque part vers le front, plus près des Boches que nous en ce moment.
Le 15 décembre.
Que devenez-vous à Laire ? Je n'ai pas dormi de la nuit, passant des plus vives inquiétudes aux espoirs les plus fous. Qu'il me tarde d'être à quelques jours d'ici pour avoir d'autres nouvelles, des détails. Je voudrais me figurer ce que vous faites en ce moment; je ne peux y arriver.
N'es-tu pas trop fatiguée? ne te laisse pas décourager.
Chez M... ont dû aller te voir; ne cause pas trop, éloigne les commè­res, on doit t'observer...
 Fais-toi lire mes lettres, c'est trop pénible pour toi de les déchiffrer. J'écris mal, je suis mal installé pour cela.
Que je voudrais te faire de longues lettres si mes idées ne se brouillaient pas. Vois-tu, je vis en ce moment dans le même état d'esprit qu'en juillet, août et septembre 1910. Impossibilité de croire à un bonheur certain. Je t' aimais bien à ce moment-là, je vous aime bien toutes les deux mais je suis loin de vous, je m'inquiète de vous deux. Je t'envie que tu aies pu la voir toi au moins... Je t'en veux presque. Il me faut fermer ma lettre. Embrasse notre chérie, embrasse nos familles pour moi.
Espère en mon retour.
A toi ma chérie, tout ce qu'un mari peut désirer de meilleur pour sa petite femme.

Marin GUILLAUMONT


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