Karl
Fritz, caporal.
Argonne,
le 16 Août 1916
Chers
parents et chères soeurs,
Le
2, à Saint-Laurent, nous avons entendu le signal de
l'alerte. On est venu nous chercher avec des véhicules, et
on nous a amenés jusqu'à quelques
kilomètres du front de Verdun. [...]
Vous
ne pouvez pas avoir idée de ce qu'on a vu là-bas.
Nous nous trouvions à la sortie de Fleury, devant le fort de
Souville. Nous avons passés trois jours couchés
dans des trous d'obus à voir la mort de près,
à l'attendre à chaque instant. Et
cela, sans la moindre goutte d'eau à boire et
dans une horrible puanteur de cadavres. Un obus recouvre les cadavres
de terre, un autre les exhume à nouveau. Quand on veut se
creuser un abris, on tombe tout de suite sur des morts. Je faisais
partie d'un groupe de camarades, et pourtant chacun ne priait que pour
soi. Le pire, c'est la relève, les allées et
venues. A travers les feux de barrages continus. Puis nous avons
traversé le fort de Douaumont, je n'avais encore jamais rien
vu de semblable. Là, il n'y avait que des blessés
graves, et ça respirait la mort de tous les
côtés. En plus, nous étions
continuellement sous le feu. Nous avions à peu
près quarante hommes morts ou blessés. On nous a
dit que c'était somme toute assez peu pour une compagnie.
Tout le monde était pâle et avait le visage
défait. Je ne vais pas vous en raconter davantage sur notre
misère, je pense que ça suffit. Nous
étions
commandés par un certain adjudant Uffe. On ne l'a pas vu.
Mais le Seigneur m'est venu en aide. Là-dessus, nous sommes
repartis pour Spincourt où on nous a chargés sur
des véhicules à destination de Grandpont, puis
nous sommes revenus en deux jours à nos positions devant
Chapelle, où nous sommes maintenant un peu mieux
installés.
Je
vais écrire à Guste. Je vous embrasse de tout
coeur et vous recommande à Dieu.
Votre
fils et frère reconnaissant.
Karl
Gaston
Biron
6
septembre 1916
Mercredi
soir,
Ma
chère mère,
Je
t'envoie quelques lignes de tranchées où nous
sommes depuis dimanche soir. De la boue jusqu'à la ceinture,
bombardement continuel, toutes les tranchées s'effondrent et
c'est intenable, nous montons ce soir en 1 ére ligne mais je
ne sais pas comment cela va se passer, c'est épouvantable.
Nous avons déjà des tués et des
blessés et nous avons encore deux jours à y
rester. Je donnerais cher pour être loin d'ici. Enfin
espérons quand même.
Adieu
et une foule de baisers de ton fils qui te chérit.
Gaston
Roger
B
Au
front
Ce
31 décembre 1916
Cher
maître,
Si vous
saviez comme on s'ennuie par les jours noirs et les nuits blanches,
comme au long des lignes téléphoniques la boue
des boyaux colle aux semelles lourdes d'eau, si vous saviez comment est
long ce troisième hiver d'interminable bataille, comme on
est seul parfois, au milieu même des camarades, quand on
redit toutes les paroles de la veille lorsqu'il ne faut pas dormir ou
que le sommeil ne vient
pas.
Si
vous saviez qu'il nous manque des livres et si j'osais vous en demander
; peut-être parmi tous les chefs-d'oeuvre que vous avez
écrits, trouveriez-vous, dans un coin, deux ou trois
brochures fatiguées et ternies et, paternellement, me les
enverriez-vous ?
S'il
en est ainsi, pour moi et les amis à qui vous aurez fait
oublier le fardeau de quelques heures grises, je vous remercie de tout
mon coeur et vous prie d'accepter l'hommage de la lointaine
poignée de main.
Roger
B
Le
13 novembre 1916
Chers
parents,
[...]
Il y a beaucoup de poilus qui se font encore évacuer
aujourd'hui pour pieds gelés. Quand aux miens, ils ne
veulent pas geler malheureusement car je voudrais bien une
évacuation aussi.
Il
n'y fait pas bon ici en arrière : ce sont les avions qui
font des ravages terribles et en avant c'est loin de marcher comme les
journaux vous annoncent. Ceux-ci sont des bourreurs de crâne
pour encourager la guerre d'usure en bonshommes, en tout. Je termine
pour aujourd'hui en vous embrassant de grand coeur.
Votre
fils dévoué.
Auxence
Dimanche
14 février 1915
Cher
ami
Quand
nous sommes arrivés par ici au mois de novembre, cette
plaine était alors magnifique avec ses champs à
perte de vue, pleins de betteraves, parsemés de riches
fermes et jalonnés de meules de blé. Maintenant
c'est la pays de la mort, tous ces champs sont boulversés,
piétinés, les fermes sont
brûlées ou
en ruine et une autre végétation est
née : ce sont les monticules surmontées d'une
croix ou simplement d'une bouteille renversée dans laquelle
on a placé les papiers de celui qui dort là. Que
de fois la mort me frôle de son aile quand je galope le long
des fossés ou des chemins creux pour éviter leurs
"shrapnels" ou le tac-tac de leurs mitrailleuses. La nuit, j'ai
couché longtemps dans un tombeau neuf, puis on n'a
changé de cantonnement et je suis maintenant dans un trou
que j'ai creusé après le talus. J'emporte ma
couverture pendue à ma selle, ma marmite de l'autre
coté et en route. J'étais l'autre jour dans les
tranchées (des Joyeux). Je n'ai jamais rien vu de si
horrible. Ils avaient étayé leurs
tranchées avec des morts recouverts de terre, mais, avec la
pluie, la terre s'éboule et tu vois sortir une main ou un
pied, noirs et gonflés. Il y avait même deux
grandes bottes qui sortaient dans la tranchée, la pointe en
l'air, juste à hauteur, comme des portes manteaux. Et les
joyeux y suspendaient leurs musettes, et on rigole de se servir d'un
cadavre boche comme porte-manteau. Je ne te raconte que des choses que
je vois, autrement je ne le croirais pas moi-même.
Je
compte que tu m'enverras des nouvelles de là-bas et je te
quitte en t'envoyant une formidable poignée de main.
Taupiac
Samedi 1er août
Mobilisation générale.
Au jour le jour!
Dimanche 2 août
Premier jour de la mobilisation générale. Hier
matin j'ai
pris la résolution d'agir en Français! Je rendais
mes
cartons à la Musique, quand. Je me suis retourné
machinalement sur la ville, la cathédrale vivait, et elle
disait: «Je suis belle de tout mon passé. Je suis
la
Gloire, je suis la Foi, je suis la France. Mes enfants qui m'ont
donné la Vie, je les aime et je les garde. » Et
les tours
semblaient s'élever vers le ciel, soutenues seulement par un
invisible aimant.
Et Meyer me dit: « Vois-tu des boulets dans la
cathédrale
? » J'ai été à l'infirmerie,
je serai du
service armé et si on touche à la France, je me
battrai.
Toute la soirée, des mères, des femmes sont
venues
à la grille. Les malheureuses! Beaucoup pleuraient, mais
beaucoup étaient fortes.
Maman sera forte, ma petite mère chérie, qui est
bien
française, elle aussi! J'ai reçu sa lettre ce
matin,
dimanche. Ici, je te confie un secret, carnet, elle contenait cette
lettre, une lettre d'une jeune fille qui aurait peut-être pu
remplacer Thérèse un jour. Si je pars et si je
meurs, je
prie ma petite mère de lui dire combien j'ai
été
sensible à sa lettre de Villers, combien je l'ai
appréciée dans sa droiture, dans son courage,
dans sa
grâce; combien je la remercie des bonnes paroles que j'ai
vraiment senties être d'une amie. Je suis sorti ce matin
prendre
du linge, poser mon violoncelle chez Barette. J'ai écrit
à petite mère. Je ne peux pas écrire
à
tous, mais je pense pourtant à tous nos amis.
Maurice
MARÉCHAL
Le 5 août 1914
Chère Sylvanie
Je suis sur le point de prendre un Pernod chez l'Espagnol à
côté du marché couvert avec Berry. Je
viens de voir
Caliste.
Tout est très calme, on dirait qu'on part pour les
manœuvres. Ce ne sera pas la
vérité, mais
quand même, nous n'en sommes pas encore là.
Je ne suis pas encore habillé. Nous sommes libres. Je vais
finir
mon canard ce soir chez le frère de Berry. Nous avons bu le
demi-litre gros dans la cour de la caserne à midi.
[...] Tout marche bien, des pancartes voyagent à Agen pour
Berlin et la peau de Guillaume sera à vendre un jour. J'ai
vu
tous mes anciens copains, tout contents d'aller en Allemagne.
Je reste quelques jours à Agen. Si tu reçois la
lettre
avant dimanche, tu pourras me faire réponse.
HUGON Léon
Neuf jours
après avoir
écrit cette lettre, Alphonse X a été
tué
par un obus.
Mercredi 5 mai 1915
Chérie,
Voilà le baptême du feu, c'est chose tout
à fait
agréable, tu peux le croire, mais je
préférerais
être bien loin d'ici plutôt que de vivre dans un
vacarme
pareil. C'est un véritable enfer. L'air est
sillonné
d'obus, on n'en a pas peur pourtant:
nous arrivons dans un petit village, où se fait le
ravitaillement; là, on trouve dans des casemates
enfoncées dans la terre les gros canons de 155 ; il faudrait
que
tu les entendes cracher, ceux-là; ils sont à cinq
kilomètres des lignes, ils tirent à 115 sur
l'artillerie
boche.
On sort du village à l'abri d'une petite crête,
là
commencent les boyaux de communication; ce sont de grands
fossés
de 1 mètre de large et de deux mètres de
profondeur; nous
faisons trois kilomètres dans ces fossés,
après on
arrive aux
tranchées qui sont assez confortables. De temps en temps, on
entend siffler quelques balles, les Boches nous envoient quelques
bombes peu redoutables; nous sommes à deux cents
mètres
des Boches, ils ne sont pas trop méchants. Je me suis
promené à huit cents mètres sur une
route,
à peine si j'en ai entendu deux siffler; nous avons affaire
à des Bavarois qui doivent en avoir assez de la guerre,
ça va
changer d'ici quelques jours.
Nous faisons des préparatifs formidables en vue des
prochaines attaques. Que se passera-t-il alors, je n'en sais
rien,
mais ce sera terrible car à tout ce que nous faisons nous
prévoyons une chaude affaire. J'al le cœur gros
mais
j'attends toujours confiant; nous prévoyons le coup
prévu
avant dimanche. Si tu n'avais pas de mes nouvelles après ce
jour, c'est qu'il me sera arrivé quelque chose, d'ailleurs
tu en
seras avertie par un de mes camarades. Il ne faut pas se le dissimuler,
nous sommes en danger et on peut prévoir la catastrophe;
sois
toujours confiante malgré cela parce que tous n'y restent
pas.
Alphonse
Le 27 août 1916
Cher papa,
Dans la lettre que j'ai écrite à maman, je lui
disais
tout notre bonheur à nous retrouver «
nous-mêmes» après s'être vus
si peu de
chose... à la merci d'un morceau de métal!...
Pense donc
que se retrouver ainsi à la vie c'est presque de la folie:
être des heures sans entendre un sifflement d'obus au-dessus
de
sa tête... Pouvoir s'étendre tout son long, sur de
la
paille même... Avoir de l'eau propre à boire
après
s'être vus, comme des fauves, une dizaine autour d'un trou
d'obus
à nous disputer un quart d'eau croupie, vaseuse et sale
pouvoir
manger quelque chose de chaud à sa suffisance,
quelque
chose où il n'y a pas de terre dedans, quand encore
nous
avions quelque chose à manger...
Pouvoir
se débarbouiller, pouvoir se déchausser, pouvoir
dire
bonjour à ceux qui restent... Comprends-tu, tout ce
bonheur
d'un coup, c'est trop. J'ai été une
journée
complètement abruti. Naturellement toute
relève se
fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d'avoir
quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un
arbre
vivant, pas un arbre qui
ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou
trois heures de repos tout enfiévré voir soudain
une
rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de
sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu
de voir
quelque chose qui détruit!
Pense que de chaque côté des lignes, sur une
largeur de un
kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure; mais une
terre
grise de poudre, sans cesse retournée par les obus: des
blocs de
pierre cassés, émiettés, des troncs
déchiquetés, des débris de
maçonnerie qui
laissent supposer qu'il y a eu là une construction, qu'il y
a eu
des «hommes »... Je croyais avoir tout vu
à
Neuville. Eh bien non, c'était
une illusion. Là-bas, c'était encore de la
guerre: on
entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des
obus, des obus, rien que cela; Fuis des tranchées que l'on
se
bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l'air, du
sang qui éclabousse... Tu vas croire que
j'exagère, non.
C'est encore en dessous de la vérité. On se
demande
comment il se peut que l'on laisse se produire de pareilles choses. Je
ne devrais peut-être pas décrire ces
atrocités, mais il faut qu'on sache, on ignore la
vérité trop brutale. Et dire qu'il y a vingt
siècles que Jésus-Christ prêchait sur
la
bonté des hommes! Qu'il y a des gens qui implorent la
bonté divine! Mais qu'ils se rendent compte de sa puissance
et
qu'ils la comparent à la puissance d'un 380 boche ou d'un
270
français 1... Pauvres que nous sommes! P.P.N.
Nous tenons cependant, c'est admirable. Mais ce qui dépasse
l'imagination, c'est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer
que jamais on aura vu une pareille obstination dans le sacrifice
inutile: quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce
que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils
pas
souvent.
J'espère aller bientôt vous revoir et on boira
encore un
beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui
t'embrasse bien fort.
René
PIGEARD
24 juin 1915
Dans la tranchée, le pis, ce sont les torpilles. Le
déchirement produit par ces 50 kg de mélinite en
éclatant est effroyable. Quand une d'elles tombe en pleine
tranchée, et ces accidents-là arrivent, elle tue
carrément 15 à 20 types. L'une des
nôtres
étant tombée chez les Boches, des pieds de Boches
ont
été rejetés jusque sur nos
deuxièmes lignes.
Michel LANSON
1914
Les canons et les fusils ne marchaient plus, il régnait un
silence de mort. Il n'y avait que les blessés qui
appelaient:
Brancardiers! Brancardiers! A moi, au secours, d'autres
suppliaient qu'on les achève. C'était affreux
à
voir. [...] le bombardement commençait et il fallait rester
là, à attendre les obus, sans pouvoir
bouger
jusqu'au soir 8 heures où on venait nous relever. Chaque
soir il
y avait 100 ou 200 blessés sans compter les morts. Un jour,
on y
passait la journée, l'autre la nuit, avec cela coucher
à
la belle étoile, nous n'avions rien pour nous couvrir, je me
demande comment nous avons résisté. A l'ordinaire
on ne
touchait pas grand-chose, et la viande que tu touchais, on te
la
donnait à 2 heures du matin, c'était l'heure de
partir,
il fallait la balancer, on mangeait du pain sec; il y a longtemps que
nous n'avions plus de provisions de réserve.
Pierre CHAUSSON
Le 26 juillet 1915
J'ai vu de beaux spectacles! D'abord les tranchées de Boches
défoncées par notre artillerie malgré
le ciment et
les centaines de sacs de terre empilés les uns au-dessus des
autres; ça c'est intéressant.
Mais ce qui l'est
moins, ce sont les cadavres à moitié
enterrés
montrant, qui un pied, qui une tête; d'autres,
enterrés,
sont découverts en creusant les boyaux. Que c'est
intéressant la guerre! On peut être fier de la
civilisation!
Pierre RULLIER
2 novembre 1914
[Mes hommes] trouvent mille petits moyens ingénieux pour se
distraire; actuellement, la fabrication des bagues en aluminium fait
fureur: ils les taillent dans des fusées d'obus, les Boches
fournissant ainsi la matière première "
à
l'œil " Certains sont devenus très habiles et je
porte
moi-même une jolie bague parfaitement
ciselée et
gravée par un légionnaire.
Marcel PLANQUETIE
Juillet 1915
L'attaque du 9 a coûté (c'est le chiffre
donné par
les officiers) quatre-vingt-cinq mille hommes et un milliard cinq cents
millions de francs en munitions. Et à ce prix, on a
gagné quatre kilomètres pour retrouver devant soi
d'autres tranchées et d'autres redoutes.
Si nous voulons prolonger la guerre, il faudra renoncer à
ces
offensives partielles et coûteuses, et reprendre
l'immobilité de cet hiver. Je crois que dans
l'état de
fatigue où sont les deux infanteries, c'est celle qui
attaquera
la première qui sera la première par
'terre.
En effet, partout on se heurte aux machines. Ce n'est pas homme contre
homme qu'on lutte, c'est homme contre machine. Un tir de barrage aux
gaz asphyxiants et douze mitrailleuses, en voilà assez pour
anéantir le régiment qui attaque. C'est comme
cela
qu'avec des effectifs réduits les Boches nous tiennent,
somme
toute, en échec. Car enfin nous n'obtenons pas le
résultat désiré, qui est de percer. On
enlève une, deux, trois tranchées, et on en
trouve autant
derrière.
Michel LANSON
D'origine
auvergnate Marin
Guillaumont était instituteur avant La guerre. IL y fut
blessé et gazé et mourut huit ans
après la guerre
en 1926.
Sa femme Marguerite venait de donner naissance à leur fille
Lucie Lordqu'il lui écrivit cette lettre.
14 décembre 1914 8 heures du soir
Ma bien chérie
J'ai reçu ton télégramme. Que je suis
content et
inquiet!
Comment vas-tu, chérie, comment va notre fillette?
As-tu bien souffert ?
As-tu pu avoir un médecin?
Avais-tu
trouvé une nourrice? Le télégramme est
bien bref...
Que j'attends des détails
Je crains tant de
choses. L'état d'esprit dans lequel tu vis depuis quatre
mois et
demi a pu avoir une influence malheureuse. Le souci peut lui nuire.
Reste
courageuse, ma chérie. Pense à notre fillette.
Comment l'appelles-tu?
Fais-moi vite savoir son nom. Qu'il me tarde de
la voir, que je suis impatient de revenir. Mais mon retour est encore
bien loin, plusieurs mois certainement...
Cause-moi longuement d'elle dès que tu pourras le faire.
Dis-moi
tout. J'espère la voir. Je veux la voir. Que je regrette
gu'elle
ne soit pas née un an plus tôt! Fais-moi envoyer
beaucoup
de papier à lettres pour que je puisse t'écrire
longuement.
Toutes les fois que la chose ne sera pas possible, embrasse-la pour
moi. Je ne dormirai sans doute pas de cette nuit. Mais sois tranquille,
je ne serai pas malheureux, pourtant je suis inquiet: s'il y avait des
complications, il ne t'est
pas commode d'avoir un médecin et il n'y a guère
de
pharmaciens.
Ce soir j'ai reçu deux lettres de toi, une carte, une lettre
d'Yvonne et une carte de Jean. J'ai tout brouillé et ne m'y
reconnais plus. Il me sera une distraction de les relire demain; elles
me sembleront encore fraîches.
Dis-moi que notre enfant vivra, il me tarde de savoir.
C'est si
frêle, ces pauvres petits. Il faut si peu.
J'espère.
De
quelle couleur sont ses yeux?
Comment sont ses menottes?
Sera-t-elle jolie?
Que je voudrais qu'elle te ressemble. Hélas,
je ne pourrai pas la voir toute petite. Je l'aime, vois-tu, je l'aime
autant gue je t'aime. Dis-moi, fais-moi dire beaucoup de choses d'elle.
Pleure-t-elle beaucoup?
Toi, tu souffres, chérie?
As-tu pu
rédiger le télégramme
toi-même; non, sans
doute on l'a signé de toi pour me rassurer.
Mais pourquoi cela
irait-il?
N'avons-nous pas assez d'épreuves sans cela?
Tout va
bien, n'est-ce pas?
Tu me donneras de bonnes nouvelles. Dès que tu pourras
m'écrire, tu le feras longuement.
Où serai-je alors? quelquepart sur le front; il y a
loin de
la Suisse à la mer du Nord. Chacun n'est qu'un atome. Mais
si
tout va bien je vivrai, j'ai confiance. Je garde toujours mon
sang-froid; nous serons bien heureux, va, plus tard; dans quelques
mois, nous en achetons bien le droit. Je n'ai pas vu notre enfant, je
veux le voir et j'ai l'intime conviction que je le verrai. Il le faut
bien, n'est-ce pas?
Garde mes lettres, si je ne revenais pas, elle pourra les lire plus
tard, elle saura que son papa l'a bien aimée.
Fais que notre enfant soit digne de toi et de ses grands
parents:
elle n'aura pas à rougir de son nom, dis-lui bien que
si j'ai pu tirer dans ces affreux moments c'était par
nécessité mais que je n'ai jamais
sacrifié une vie
inutilement, que je réprouve ces meurtres collectifs, que je
les
considère comme pires que des assassinats, que je n'ai
haï
que ceux qui les ont voulus.
Enseigne-lui à être bonne et simple. Au fur et
à
mesure qu'elle grandira et pourra te comprendre, instruis-la en
tout, ne crains pas de lui parler des laideurs de la vie, qu'elle ne
soit pas désarmée et qu'elle ne fasse souffrir
personne.
Ne tolère jamais chez elle la médisance. Je
voudrais
qu'elle puisse faire de la musique et des langues
étrangères, sans cela on n'est que des
êtres
incomplets. Mais pourquoi te dire tout cela, tu le sais aussi bien que
moi et puis nous serons bien là tous les deux. En attendant
mon
retour, aime-la beaucoup, doublement pour toi et pour moi et
fais
moi vite savoir son nom. J'aimerais bien une Lucienne, Yvonne,
Marguerite, Marcelle, Germaine...
Que sais-je, ou bien donne-lui un prénom anglais, il y en a
de
gentils.
Mais c'est déjà fait, je l'aime sous
n'importe quel nom. Il me tarde de le savoir, c'est tout.
Que je voudrais être près de toi pour te soigner
moi-même, pour la dorloter et dire qu'après mon
retour il
me faudra encore vivre loin d'elle, mais l'espoir de la conserver sera
plus ferme. Je suis fou. Je m'arrête d'écrire pour
dire
que j'ai une fIlle. « J'ai une fille. » Que c'est
bon
à dire: je la
vois déjà grandelette, il me semble la voir
lorsqu'elle
reviendra de classe avec toi.
Vois-tu, si je ne reviens pas, j'aurai vécu toute sa vie. Il
me
semble déjà la suivre dans la vie. Mais lorsque
cette
lettre t'arrivera, que sera-t-elle?
Si tu étais à Paris je me
ferais porter pour la voir.
S'il était possible d'en avoir une
photo...
Que je voudrais la voir toute, toute petite! Si tout va bien,
tu dois être bienheureuse: donne-toi tout entière
à
elle;
c'est à elle que tu te dois désormais, si je te
manquais,
tu n'aurais plus qu'elle pour adoucir ta vie: une mère et sa
fIlle lorsqu'elles s'aiment ne doivent et ne peuvent jamais
être
malheureuses. ,
Vous causerez de moi, mais je serai avec vous. Elle a bien besoin d'un
petit frère pour la taquiner un .Reu. Je suis content que ce
soit une fillette. Il est plus difficile de lui faire une situation;
mais au moins elle n'est pas appelée
à voir les horreurs qu'un homme peut voir. Je doute que les
nations soient assez sages pour aller après cette guerre,
résolument au désarmement et à une
paix durable.
La pau
vre enfant est née en des heures bien tragiques.
N'es-tu pas née à peu près
à cette
époque de
l'année?
Quel jour est-elle née, ton
télégramme ne le dit pas.
Que l'on m'écrive
longuement, J'attends vois-tu.....
Va, si je reviens, tu ne manqueras de rien, toi et notre enfant.
Devrais-je pour cela me priver de tout et me faire terrassier en dehors
des heures de classe. Si la fatalité voulait que je
meure
sans te revoir, sans la voir, sois ferme: toutes les forces ont un
fruit.
Tu n'y as jamais songé n'est-ce pas, mais lorsque je pense
à tout ce que j'aurais pu faire pour toi et que je n'ai pas
fait!
Ne parlons plus de cela, tu me tirerais la langue coquine... Tu as
toujours la robe que tu as brodée l'hiver
dernier: il te faudra la mettre l'été prochain.
Je te causerai encore longuement demain. Tu ne liras pas toute ma
lettre à la fois, cela te fatiguerait. Jet' écris
allongé dans du foin, à la lumière
d'une bougie.
Je l'ai dit à Ferry, je l'ai dit au lieutenant. Joffre
passerait
je crois que je l'arrêterais pour le lui dire, mais il est
loin
quelque part vers le front, plus près des Boches que nous en
ce
moment.
Le 15 décembre.
Que devenez-vous à Laire ? Je n'ai pas dormi de la nuit,
passant
des plus vives inquiétudes aux espoirs les plus fous. Qu'il
me
tarde d'être à quelques jours d'ici pour avoir
d'autres
nouvelles, des détails. Je voudrais me figurer ce que vous
faites en ce moment; je ne peux y arriver.
N'es-tu pas trop
fatiguée? ne te laisse pas décourager.
Chez M... ont
dû aller te voir; ne cause pas trop, éloigne les
commères, on doit t'observer...
Fais-toi lire mes lettres,
c'est trop pénible pour toi de les déchiffrer.
J'écris mal, je suis mal installé pour cela.
Que je voudrais te faire de longues lettres si mes idées ne
se
brouillaient pas. Vois-tu, je vis en ce moment dans le même
état d'esprit qu'en juillet, août et septembre
1910.
Impossibilité de croire à un bonheur certain. Je
t'
aimais
bien à ce moment-là, je vous aime bien toutes les
deux
mais je suis loin de vous, je m'inquiète de vous deux. Je
t'envie que tu aies pu la voir toi au moins... Je t'en veux presque. Il
me faut fermer ma lettre. Embrasse notre chérie, embrasse
nos
familles pour moi.
Espère en mon retour.
A toi ma chérie, tout ce qu'un mari
peut désirer de meilleur pour sa petite femme.
Marin GUILLAUMONT
|